17 dicembre 2015, Cultura - Globalizzazione ed Europa - In evidenza

Les “djihadistes” sont à l’islam ce que les Brigades rouges à la gauche démocratique

di Henri Goldman

Notre sidération face au carnage qui vient d’ensanglanter Paris ne doit pas nous faire oublier qu’il a des antécédents dans l’histoire du monde. L’islam, au nom duquel ces actes criminels ont été accomplis, n’est pas la première idéologie à engendrer des monstres qui se retournent contre ses principes créateurs. Le point de départ est toujours le même. Face à l’iniquité et à l’injustice, des femmes et des hommes entrent en résistance. Pour cela, ils peuvent s’appuyer sur des doctrines, religieuses ou séculières, qui donnent à leurs luttes un sens et une perspective. Si, la plupart du temps, cette résistance respecte les principes moraux et les droits humains universels, des courants s’en détachent régulièrement au nom d’une interprétation millénariste de leur inspiration et empruntent alors des voies criminelles tandis qu’ailleurs, des idéologies émancipatrices au départ peuvent se transformer en outils de domination au profit de nouveaux maîtres.

Cellules communistes combattantes en Belgique

Cet enchaînement ne vous rappelle rien ? Le mouvement socialiste a traversé toutes ces étapes, depuis la naissance de syndicats et de partis ouvriers de masse jusqu’à l’instauration de régimes communistes autoritaires. Attardons-nous un instant sur une séquence de ce processus. Dans les années 1970 et 1980, plusieurs pays d’Europe occidentale ont vu l’émergence de petits groupes “terroristes” ultra-minoritaires recourant à “l’action directe”, en ce compris des assassinats ciblés : Fraction armée rouge (la “bande à Baader”) en Allemagne, Brigades rouges et Prima Linea en Italie, Grapo en Espagne, Action directe en France, Cellules communistes combattantes en Belgique. Dans leur modus operandi, ces groupes n’agissaient pas autrement que les Mehdi Nemmouche, Mohamed Merah et autres frères Kouachi : leurs opérations meurtrières devaient faire sens par le choix des cibles (1). Ces groupes avaient pourtant de nombreuses références communes avec les partis de gauche légalistes dans les pays où ils ont émergé. Tous avaient lu Marx mais ils n’en tiraient pas les mêmes leçons. Ce qui s’est passé avec le “Manifeste communiste” de Marx et Engels hier se reproduit désormais avec le Coran.

Une caricature du socialisme

Ce parallélisme peut nous aider à prendre attitude aujourd’hui. Car si les Européens ont beaucoup de mal à comprendre le Coran qui relève d’un autre univers culturel que le leur, ils sont probablement plus à l’aise avec les textes fondateurs du socialisme. Pendant longtemps, ceux-ci ont été fétichisés comme des textes religieux, avec leurs prescrits et leurs versets, leurs orthodoxes et leurs révisionnistes à dénoncer, voire à abattre. D’où la question qui fut alors posée : le visage qu’offrent les “communistes combattants” – ou celui des régimes dits communistes, du Cambodge à la Corée du Nord – est-il une caricature du socialisme ou est-il sa vérité ultime ? Certains, dont quelques anciens nouveaux philosophes, nous expliquèrent que le Goulag était déjà dans Marx. La même question revient, lancinante, aujourd’hui : le terrorisme est-il inscrit génétiquement dans le Coran ? Si c’était le cas, tout musulman serait logiquement suspect, et on aurait raison de s’en méfier.

Et même la Bible

Pourtant, cette question n’a aucun sens. Aucun texte, même d’essence divine, n’existe “en soi”, indépendamment de la lecture qu’en font des êtres humains de chair et de sang. Des femmes et des hommes empreints de sagesse peuvent parfaitement avoir en commun des références culturelles, un vocabulaire et des symboles avec des détraqués mentaux sans partager d’aucune manière leur vision du monde. C’est la même Bible qui a inspiré l’Inquisition au XVe siècle et la théologie de la libération au XXe. Même si ceux qui s’en réclament n’en ont pas forcément conscience, le socialisme comme l’islam sont des langues à travers lesquelles de multiples projets, même radicalement opposés, peuvent se dire. Aujourd’hui, on ne perd plus son temps à se demander qui, de François Hollande ou d’Alexis Tsipras, est le vrai socialiste : on analyse ce qu’ils proposent, et au diable les étiquettes. Ne peut-on faire pareil avec les musulmans ? Ce serait bien la moindre des choses à l’heure où, malgré toutes les précautions oratoires, on amalgame à tour de bras.

Le cordon ombilical rompu

Maintenant que les musulmans d’Europe se préparent une nouvelle fois à devoir se justifier pour ce qu’ils n’ont pas fait, il est grand temps d’acter que tous ceux qui lisent le Coran n’en partagent absolument pas la même lecture. Ceux qu’on nomme “djihadistes” sont à l’islam ce que les Brigades rouges, les assassins “marxistes-léninistes” du Sentier lumineux péruvien ou les Khmers rouges génocidaires – et pourtant formés à Paris – étaient à la gauche démocratique. Ceux-là avaient rompu le cordon ombilical qui les rattachait à la grande tradition du socialisme de masse. Leur dérive sectaire les avait rendus insensibles aux aspirations de celles et ceux dont ils s’étaient autoproclamés les porte-paroles. Au moment où il ne fait décidément pas bon de s’appeler Mohamed ou Fatima, de porter une barbe ou un foulard, est-il si difficile d’admettre que les musulmans d’aujourd’hui ne sont pas plus responsables des assassins qui parlent la langue de l’islam que les syndicalistes de naguère ne l’étaient d’autres assassins qui parlaient la langue du socialisme ? Faisons attention. Le venin de la méfiance a priori qui est en train d’infecter les relations interculturelles nous prépare des lendemains difficiles.

(1) Les derniers attentats parisiens – comme les attentats de Madrid en 2004 ou de Londres en 2005 – procèdent d’une autre méthode, qui vise à semer la terreur à grande échelle. Ici, la comparaison qui s’impose, c’est avec la terreur “noire”, de l’attentat de la gare de Bologne, Italie (2 août 1980, 85 morts) à l’expédition d’Anders Breivik, Norvège (13 février 2011, 77 morts).

(http://blogs.politique.eu.org/, 18 novembre 2015)

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